Publié le 09/08/2026
Si l'échauffement prépare le corps à la performance (voir la première partie de cette interview), la récupération, elle, en gère les suites : dissiper les déchets métaboliques, faire retomber la température corporelle et accompagner l'athlète, physiquement autant que mentalement, vers l'épreuve suivante. Un exercice tout aussi minutieux, qui repose sur un tout autre acteur du staff – le sport scientist lui-même – et, cette fois, sur le suivi de constantes physiologiques précises.
Eric Dernoncourt : La récupération est le moment où les sport scientists sont mis le plus à contribution dans une journée de compétition. C'est à ce moment que nous venons prendre certaines mesures sur l'athlète, au fil des longueurs qu’il effectue dans le bassin dédié à l’échauffement et à la récupération, en contrôlant ses paramètres physiologiques pour savoir à quel moment il aura, effectivement, récupéré de son effort en compétition. Le reste du staff n'est, à ce stade, pas nécessairement présent.
Eric Dernoncourt : Il n’y a pas deux bassins différents. C’est le même bassin, dont l’eau est à une température réglementairement comprise entre 25 et 28°. Dans la pratique, le bassin partagé entre échauffement et récupération tend à se réchauffer, du fait du passage humain continu, et avoisine généralement les 27 à 28°.
Eric Dernoncourt : Si l'on disposait de deux bassins distincts, oui ! Mais puisqu'un seul bassin sert aux deux usages, celui-ci penche naturellement, comme nous l'évoquions, vers une eau plus chaude – quand la récupération, elle, gagnerait au contraire à être effectuée dans une eau plus fraîche.
Eric Dernoncourt : Pour la récupération, l'essentiel se joue dans l'eau. Il existe également un volet kinésithérapie et massage, très apprécié des athlètes, mais celui-ci intervient après la récupération dans l’eau et bien souvent dans des conditions plus confortables, à l'hôte,l plutôt qu’au milieu des autres athlètes. C'est un moment de relâchement du corps, qui permet aussi, mentalement, à l'athlète de se reposer un peu. Mais, dans cette discussion, je le distingue volontairement du protocole de récupération à proprement parler.
Eric Dernoncourt : Oui, c'est précisément lors de la récupération que nous venons contrôler ces constantes, afin de nous assurer que l'athlète a physiologiquement bien récupéré, ou non. L'indicateur principal reste la lactatémie sanguine : on interrompt brièvement le nageur pour une petite piqûre au doigt ou à l'oreille, on prélève une goutte de sang, on mesure, puis il repart. Ce n'est pas le seul paramètre disponible, mais c'est un indicateur fiable de l'intensité de l'effort fourni pendant la course, et l'une des informations que nous recevons en direct sur l'activation du corps de l'athlète. Ces niveaux varient d'ailleurs selon le jour de la semaine : on récupère généralement moins bien en fin de semaine de compétition.
Eric Dernoncourt : C'est une pratique de plus en plus répandue, même si, en France, nous conservons encore une certaine réticence, sûrement culturelle. Depuis 2023, la réglementation internationale autorise pourtant le port de capteurs pendant la compétition, ce qui permet de récolter des données en cours de course – sans toutefois pouvoir interagir avec le nageur pour lui transmettre un retour instantané, ce qui demeure interdit. Certaines fédérations étrangères y recourent déjà largement. Nous l'utilisons surtout en eau libre, encore très peu en bassin, en natation de course. Une question, avant tout, d’habitude. Tout ajout à l'existant susceptible de modifier une routine bien établie, en particulier en compétition, demeure difficile à faire accepter – on introduit d'ailleurs plus volontiers ces nouvelles méthodes lors de compétitions de moindre enjeu, rarement encore lors des grands rendez-vous du calendrier.
Eric Dernoncourt : Des zones d'ombre subsistent, même si nous progressons continuellement. Tout ajout à l'existant susceptible de modifier une routine bien établie, en particulier en compétition, demeure difficile à faire accepter – on introduit d'ailleurs plus volontiers ces nouvelles méthodes lors de compétitions de moindre enjeu, rarement encore lors des grands rendez-vous du calendrier.
Eric Dernoncourt : En récupération, on cherche à obtenir l'effet inverse de celui recherché à l'échauffement. Il s'agit de faire redescendre le plus rapidement possible la température corporelle. Plus vite l'athlète a récupéré, plus vite il peut passer à la suite – qui peut être, le même jour, la préparation d'une autre épreuve dans un délai resserré. Nous cherchons donc à accélérer autant que possible ce processus. Faire monter le corps en température à l'échauffement, puis le refroidir en récupération : la bonne gestion de ces deux mouvements opposés est absolument essentielle.
Eric Dernoncourt : Oui, mais rarement par l'intermédiaire direct d'un « opérateur » - entraîneur ou scientifique. Un travail important s'accomplit néanmoins, qui s'apprend en grande partie seul. Lorsque les athlètes doivent enchaîner les épreuves, il est essentiel, après chacune d'elles, qu’elles ou ils sachent s’en déconnecter pour aborder pleinement la phase suivante – que la course se soit bien ou mal déroulée. Il faut alors comprendre rapidement ce qui s'est produit, avant de passer à autre chose ; l'entraîneur échange à ce titre avec l'athlète pour le remobiliser, sans toutefois s'attarder sur l'épreuve passée. Cette récupération mentale s'inscrit largement dans le moment de récupération dans l'eau évoqué précédemment : c'est le premier temps où l'athlète se retrouve seul avec lui-même, la tête dans l'eau, livré à ses pensées, que la course se soit bien ou mal déroulée. Il est dans sa bulle. Le moment du massage, ensuite, s'y prête tout autant : que la parole y trouve sa place ou non, le relâchement du corps favorise également celui de l'esprit. Sur toute cette séquence, on enseigne aux athlètes, dès le plus jeune âge, à demeurer concentrés sur la compétition jusqu'à son terme complet, en faisant le plus possible abstraction de ce qui pourrait venir la perturber – podium, présence des proches – et à ne laisser affluer les émotions qu'une fois celle-ci pleinement achevée. Cette discipline s'applique également au staff. Il s'agit là, plus que d'un protocole formalisé, d'un héritage transmis par les aînés. Nous disposons de certaines pistes pour aider chacun à s'y retrouver, mais rien d'aussi structuré que sur le plan physiologique. En fin de semaine, un grand bilan collectif vient clore la compétition, où chacun est félicité. Là, nageuses et nageurs peuvent pleinement laisser arriver leurs émotions.
Eric Dernoncourt : Sans émotions non, mais il ne faut pas que celles-ci prennent le dessus sur le reste. Une victoire, un podium, une Marseillaise restent des moments très forts en émotion pour l’athlète et l’équipe, mais il faut savoir vivre pleinement ces émotions dans ces moments, et se remobiliser rapidement derrière sur la suite de la compétition. C’est tout aussi vrai dans les moments durs.
Eric Dernoncourt : C'est une question… Pour appartenir au staff de l'équipe de France, il faut être véritablement passionné : ce travail ne saurait être mené autrement. Durant les phases de compétition – préparation comprise, nous évoluons selon un rythme extrêmement soutenu, sans coupure ni retour auprès de nos familles, parfois plusieurs semaines durant, sans jour de congé ni week-end. Et pourtant, je n'en éprouve aucune frustration. Ce sont des moments d'une intensité rare. Nous demeurons des êtres humains, et les émotions, selon les résultats obtenus, peuvent se révéler d'une force considérable. Il est vrai, cependant, qu'avec le temps, une certaine part de magie s'estompe. Elle revient parfois, fugitivement, lors de moments d'exception, comme ce record du monde de Léon Marchand à Singapour. Cette « froideur » en cas de beau résultat tient aussi à un autre phénomène : une grande partie de mon activité, en amont de la saison, consiste en une veille internationale : je suis les résultats de l'ensemble des athlètes, de tous les pays, si bien qu'en arrivant sur une compétition, les surprises se font de plus en plus rares. Les performances, les résultats à venir sont pour ainsi dire déjà largement anticipés. Cela va jusqu'à prévoir, sur les relais, quelle nation alignera quel nageur, afin de pouvoir nous adapter en conséquence. Bien souvent, si ce travail est mené correctement, il n'y a guère de surprise : le podium se dessine à l'avance. La magie du sport, en ce sens, s'efface quelque peu. Elle resurgit lorsque nous nous sommes trompés, dans le bon sens du terme. C'est alors formidable ! Mais l'essentiel de notre mission consiste justement à anticiper au maximum, pour mieux accompagner les athlètes : vivre chaque instant en direct, avec eux, nous priverait de la capacité à préparer la suite. La passion, elle, en revanche, ne faiblit jamais : elle demeure aussi intacte et impressionnante qu'au premier jour.
Eric Dernoncourt : Ce travail respiratoire évoqué à l'échauffement – sollicitation des muscles intercostaux et du diaphragme – appelle en effet, en retour, une attention particulière lors de la récupération, ces muscles ayant été fortement sollicités, ainsi que le corps entier qui se retrouve privé d’oxygène pendant ces phases de course. Le massage auprès des kinésithérapeutes permet d’accentuer la récupération musculaire. Il ne s'agit toutefois pas d'un focus isolé, mais bien, comme pour l'échauffement, d'une composante intégrée à l'ensemble du projet, du début à la fin.
Eric Dernoncourt : Contrairement à l'échauffement, relativement stable d'une épreuve à l'autre, la récupération dépend très directement de l'effort fourni – moins en termes de distance que d'intensité physiologique. Au niveau physiologique, l'indicateur de référence demeure la lactatémie, sans pour autant négliger le ressenti personnel de l’athlète. C'est sur le 200m que l'on observe les valeurs les plus élevées, les athlètes atteignant fréquemment 23 à 24 millimoles de lactate par litre de sang – des chiffres déjà considérables, sachant qu'au repos ces valeurs se situent entre un et deux, et que l'on considère un effort comme intense, chez un individu ordinaire, dès 4 à 6 millimoles. Dans ces conditions, la récupération doit être sensiblement plus longue, parfois même beaucoup plus longue, en distance, que l'échauffement lui-même : l'athlète peut nager 1000 à 2000m. C'est également, comme évoqué, le moment où il entre dans un véritable sas de décompression mentale, en particulier lorsque la course s'est mal déroulée. Les longueurs nagées en récupération constituent un moment de refuge, le temps de digérer l’épreuve qui vient de se dérouler avant de retrouver le reste de l’équipe. Sur des épreuves de demi-fond, à l'inverse, les taux de lactate grimpent nettement moins, l'effort étant plus long mais sollicitant les filières énergétiques différemment. La récupération peut alors se révéler proportionnellement plus brève, de l'ordre de 600 à 1000m, bien qu'elle excède souvent ce seuil en pratique. Chez les athlètes de très haut niveau, capables de moduler leur intensité dès les séries jusqu'en demi-finale sans solliciter systématiquement 100% de leurs ressources, la récupération sera moindre pour une même épreuve ; à l'inverse, un effort maximal fourni dès le matin appelle une récupération plus conséquente. La récupération constitue, en somme, la réponse directe à l'effort fourni.
Eric Dernoncourt : La récupération ne sera pas la même chez ces deux nageurs qui auront subi deux stress totalement différents, et sollicité différentes filières énergétiques. Chacun aura son protocole de récupération individualisé. La récupération ne se limite d'ailleurs pas à de la nage à faible intensité : elle peut intégrer une part d'intensité réelle, y compris des cinquante mètres nagés à bon rythme. L'idée fondamentale de la récupération consiste à « faire tourner la machine » afin qu'elle élimine ses déchets métaboliques ; un effort trop faible ne solliciterait pas suffisamment les muscles, le cœur ou les poumons. C'est un travail que nous menons à l'année avec chaque athlète, en testant différents protocoles selon les profils : nage longue à faible intensité, nage courte et intense, ou modèle mixte entre les deux.
Eric Dernoncourt : On peut plus précisément classer les épreuves selon les filières énergétiques sollicitées : sur 50m, l'effort est si bref que l'on ne sollicite pas vraiment la filière aérobie (les nageurs peuvent être en apnée tout au long de l’épreuve) : on se situe dans la filière anaérobie alactique, où seule la phosphocréatine intervient. De 100 à 200m, on bascule dans la filière anaérobie lactique, où ce fameux lactate est créé dans notre corps sans pouvoir être réutilisé par manque d’oxygène. Le 400m se situe à la frontière, avec une part croissante d'aérobie. Or la récupération se révèle toujours plus aisée dès lors que la filière aérobie est davantage sollicitée pendant l'effort.
Eric Dernoncourt : Sur ce point, nous sommes globalement assez proches les uns des autres. Les différences se logent surtout, encore une fois, sur des individualités. Par exemple du côté du massage : certains athlètes préfèrent un massage classique, davantage tourné vers la détente, d'autres un massage plus profond, orienté vers la récupération musculaire intense. Il y a également les préférences en termes de temporalité. En France, culturellement, le massage intervient pratiquement toujours après la récupération dans l'eau, et même à la suite du repas de sorte que, lorsque la journée s'achève très tard, il peut être purement et simplement sacrifié au profit du sommeil. A l’inverse, nous avons déjà pu observer des Canadiens, mobilisant deux ou trois kinésithérapeutes simultanément sur un seul athlète, pour traiter l'ensemble du corps dès la fin d’une course et avant la récupération dans l’eau ou le repas. On observe également le recours à des vélos, qui permettent, à sec, de faire travailler les muscles et d'éliminer les déchets sanguins par un effort alternatif à la nage – une technique que toutes les équipes, dont l'équipe de France, ne peuvent pas toujours déployer, faute de pouvoir déplacer ce matériel dans le monde entier.
Eric Dernoncourt : Nous continuons de travailler très largement avec les bains froids. Nous les utilisons surtout pour favoriser la récupération entre les efforts et améliorer la qualité du sommeil. Nous savons que ce n'est pas nécessairement l'option la plus recommandée, en particulier en cas de répétition rapprochée des efforts, le froid pouvant venir interrompre le processus de récupération lui-même. Mais l'effet recherché – réduction de l'inflammation et de la perception de fatigue musculaire, amélioration du sommeil en fin de journée – n'est pas négligeable sur une semaine complète de compétition. Nous en sommes d'ailleurs restés à une méthode assez artisanale : des camions livrent des sacs de glaçons, on remplit les baignoires, on contrôle la température au thermomètre, et c'est tout ! Nous avons testé la cryogénie, avec des bénéfices observés sur le sommeil, mais nous ne l'utilisons pas en pratique : le coût et la complexité logistique du dispositif rendent son déploiement difficile. À l'inverse, le recours au bain chaud se développe de plus en plus, et pourrait se révéler intéressant pour la détente musculaire et la récupération.
Eric Dernoncourt : Dans le même esprit qu'à l'échauffement, elle demeure très présente, permettant à chacun de préserver sa bulle jusque dans les phases de relâchement et de massage.