Thomas Voeckler : "Personne ne joue au champion en Equipe de France"

Le champion français, devenu sélectionneur de l’Équipe de France masculine sur route et ambassadeur du CIC, porte un regard expert sur son sport. Performances, sélection des jeunes, amateurisme et professionnalisme, sécurité, déséquilibre entre équipes professionnelles, technologies, dangers pour l’avenir, sur tous les sujets, les réponses éclairantes d’un homme inspirant. Une grande interview en 4 parties : . Première partie : L’homme, le champion . Deuxième partie : Le sélectionneur de l’Équipe de France masculine sur route . Troisième partie : Amateurisme et hyper professionnalisation . Quatrième partie : Technologie et sécurité

PA_FOG, GL, PB

Publié le 13/12/2025

Thomas Voeckler à l'entraînement avec ses coureurs de l'Equipe de France (cprght Patrick Pichon-FFC).
"J'ai des valeurs, les mêmes depuis que je suis coureur, je les fais partager en Equipe de France aux coureur que je sélectionne" (cprght Patrick Pichon-FFC).
  • Première partie : L’homme, le champion 
  • Deuxième partie : Le sélectionneur de l’Équipe de France masculine sur route
  • Troisième partie : Amateurisme et hyper professionnalisation
  • Quatrième partie : Technologie et sécurité 

 

Grâce à votre palmarès, à vos qualités, vous avez été placé, puis reconduit cette année à la tête de l’Equipe de France de cyclisme masculine sur route. Quelle est l’équilibre entre argent et valeur dans ce cadre d’une équipe nationale ?
Thomas Voeckler : Je me sens bien à la tête de cette mission. J’ai candidaté en 2019 quand j’ai su que le poste était ouvert parce que je voyais rouler des jeunes de grandes valeurs, des puncheurs, des grimpeurs, des sprinters, et que je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire avec eux en Championnats d’Europe, en Championnats du monde. Dans mes deux-trois dernières années activités, j’agissais déjà un peu en capitaine, de mon équipe, mais aussi vis-à-vis des jeunes Français sur lesquels je veillais un peu, de loin. Il y avait une suite logique à essayer de formaliser ça !

Une fois nommé, vous vous êtes senti immédiatement bien dans le rôle, à votre place ?
Thomas Voeckler : En tout cas, cela me ressemblait plus que si j’avais été à la tête d’une équipe commerciale. Je me sentais plus dans le vrai ! Au début, j'ai fait un peu trop à ma manière. Je squeezais un peu les équipes des coureurs. Il a donc fallu que je remette un petit peu de protocole dans mon fonctionnement ! Ma seule ambition, c'est de faire un cyclisme qui me ressemble et que les gars adhèrent à ma manière de faire, à mon projet. Et de le faire en fonction des ressources dont je dispose : les coureurs. Mon principe : ne rien s'interdire… sans pour autant croire au Père Noël !  C’est un compromis difficile à trouver, mais nous avons eu de beaux succès. Et même quand on n’a rien ramené côté résultat, il y a eu de belles satisfactions, de belles aventures humaines.

On peut rester longtemps sélectionneur, est-ce une fonction pérenne ?!
Thomas Voeckler : Je n’avais pas fait de plan pour être reconduit cette année, je ne sais pas si je serai là l’année prochaine, ni dans cinq ans, mais je suis toujours autant motivé ! On peut me dégager quand on veut, c’est la fonction qui veut ça. Ce qui est clair, c’est que je ne serai plus sélectionneur le jour où je sentirai que mon message n’accroche plus, si je ne suis plus où je veux être, ou que je sens que je n’ai plus l’adhésion des coureurs, que mon discours n’a plus d’impact. Le problème ne pourra venir que de moi. Car s’il vient d’eux, c’est que je les aurai mal choisis !

Quels sont les premiers conseils que vous donnez à vos coureurs ?
Thomas Voeckler : Le premier : on n’a jamais rien à perdre ! Le second : il faut tout essayer ! Sur 180 mecs au départ d’une course, il n’y en a qu’un qui gagnera. Alors je préfère que l’on ne soit pas sur le podium en ayant tout tenté, que d’avoir assuré une deuxième ou une troisième place !

C’est facile à gérer un coureur qui débarque en équipe de France ? Un champion, ça a souvent beaucoup d’ego, d’ambitions, de personnalité… Vous composez beaucoup ?
Thomas Voeckler : Chez moi, il n'y a pas de « champion ». Je me suis promis de ne jamais me laisser dominer par un coureur, même s’il a 100 fois mon palmarès. Parfois, ce n'est pas évident de se pointer devant un gars et de lui dire « Non, finalement, je ne te prends pas », ou « Non, aujourd’hui, ce n’est pas pour toi et tu vas bosser pour untel ». J’explique toujours pourquoi. Et ce coureur sait que s’il n’est pas content c’est pareil car c’est mon rôle de gérer la sélection et l’équipe. Chaque coureur a bien sûr le droit d’avoir une ambition personnelle dès lors qu’elle n’est pas incompatible avec le travail collectif. Il y a toujours un temps pour ça.

Comment construit-on une Equipe de France qui est une somme d’individualité dont il faut faire un collectif ?
Thomas Voeckler : Il faut surtout bien sélectionner les coureurs et comprendre quel homme se cache derrière chacun d’eux. C'est un travail qui ne s'arrête jamais, un travail d'observations et d'échanges. Ça passe par de la franchise sur les rôles de chacun. Et il faut se dire les choses de manière honnête et directe. C’est ce que j’attends d’eux et ils l’attendent de moi. Confiance mutuelle – et je marche beaucoup à la confiance. Quand je courrais, moi qui avais un fort caractère, j'aurais eu besoin parfois que l'on me dise mes quatre vérités en face, en m’expliquant le pourquoi des choses. Ça m'aurait sans doute fait du bien. Les quelques jours que l'on passe ensemble avant l'épreuve sont également cruciaux. C’est là, alors que je suis avec eux, que l’alchimie s’opère. Avant le départ, je ne peux pas dire si on fera une médaille. Mais si on est parti pour faire une belle course collective, je le sens.

Etre membre de l’équipe de France, ça compte pour un coureur ?
Thomas Voeckler : Il n’y a rien à gagner en Equipe de France à part, en permanence, de la sueur et, quelque fois, des médailles ! L’argent ? Ce n’est pas une question d’argent : les sélectionnés ne reçoivent qu’une légère prime s’ils sont médaillés, une rigolade par rapport à ce qu’ils gagnent dans leurs équipes. Mais c’est l’Equipe de France. Et ils sont tous super fiers d’y être invités, super fiers de courir avec ce maillot sur les épaules.

  

  • THOMAS VOECKLER EN BREF :
    Né le 22 juin 1979  à Schiltigheim (Bas-Rhin) ;
    Cycliste sur route Professionnel de 2001 à 2017 ;
    Sélectionneur de l’Equipe de France sur Route masculine depuis 2019.
    Palmarès notable comme coureur :
    AMATEUR :
  • 1999 : vainqueur de Nantes-Segré ;
  • 2000 : vainqueur de La Flèche ardennaise ; vainqueur du Grand Prix de la Ville de Buxerolles.
    PROFESSIONNEL :
  • 2003 : vainqueur du Tour du Luxembourg ; vainqueur de La Classic Loire-Atlantique ;
  • 2004 : champion de France sur Route ; vainqueur du Grand Prix du Morbihan ;
  • 2006 : vainqueur de La Route du Sud ; vainqueur de Paris-Bourges ;
  • 2007 : vainqueur du Grand Prix de Plouay ; vainqueur du Tour du Poitou-Charentes ;
  • 2008 : vainqueur du Circuit de la Sarthe ; vainqueur du Grand Prix de Plumelec-Morbihan ;
  • 2009 : vainqueur de l’Etoile de Bessèges ; vainqueur du Tour du Haut Var ; vainqueur du Trophée des Grimpeurs ; 5e du Tour de France ;
  • 2010 : champion de France sur Route ; vainqueur de la 15e étape du Tour de France ; vainqueur du Grand Prix Cycliste du Québec ;
  • 2011 : vainqueur du Tour du Haut-Var ; vainqueur des 4e et 8e étapes de Paris-Nice ; vainqueur de Cholet-Pays de Loire ; vainqueur des Quatre Jours de Dunkerque ; 4e du Tour de France ;
  • 2012 : vainqueur de la Flèche brabançonne ; vainqueur des 10e et 16e étapes du Tour de France, vainqueur du classement du meilleur grimpeur ;
  • 2013 : vainqueur de la Route du Sud ; vainqueur du Tour du Poitou-Charentes ;
  • 2016 : vainqueur du Tour La Provence ; vainqueur du Tour de Yorkshire.
    Palmarès notable comme sélectionneur de l'Équipe de France masculine de Cyclisme sur Route :
  • 2020 : Arnaud Démare 2e aux championnats d’Europe ; Julian Alaphilippe champion du monde ;
  • 2021 : Julian Alaphilippe champion du monde ; Benoît Cosnefroy 3e des championnats d’Europe ;
  • 2022 : Christophe Laporte 2e des championnats du monde ; Arnaud Démare 2e des championnats d’Europe ;
  • 2023 : Bruno Armirail, Rémi Cavagna, Benjamin Thomas, Audrey Cordon-Ragot, Cédrine Kerbaol, Juliette Labous champions d’Europe du Relais Mixte ; Christophe Laporte champion d’Europe ; Bruno Armirail, Rémi Cavagna, Bryan Coquard, Cédrine Kerbaol, Audrey Cordon-Ragot et Juliette Labous 2e du Relais Mixte aux championnats du monde ;
  • 2024 : J.O. de Paris, Valentin Madouas 2e, Christophe Laporte 3e.