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Publié le 20/12/2025
Le vélo change, évolue. Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans ses mutations ?
Thomas Voeckler : Quand j'étais coureur, je déclarais souvent que j’étais nostalgique d'une époque que je n’avais pas connue. Je crois que c’est encore plus le cas aujourd'hui ! Tout est plus gros, tout va plus vite, les enjeux sont plus élevés. Ceux qui apportent ou sont garants des ressources financières veulent donc réduire la part de l'aléatoire. Pourtant, c’est la part de l'aléatoire qui, dans l'histoire du vélo, nous a donné parfois les plus belles émotions, les plus belles défaillances et les plus belles victoires. En tout cas celles qui restent dans la mémoire collective…
Les performances évoluent aussi, sans que l’on parvienne toujours à vraiment comprendre…
Thomas Voeckler : Les performances augmentent parce que tout s’améliore ! Le matériel comme la connaissance du corps. On hurle sur les moyennes qui montent, mais il faut comprendre qu’on a amélioré les stratégies comme les méthodes d’entraînement, qu’on sait que l'organisme peut apprendre à absorber des quantités beaucoup plus importantes de sucre que ce qu'on pensait, que l’on est capable d’engager plus d'énergie, que l’on arrive à être moins fatigué même en enchaînant les courses. La nutrition est d’ailleurs, de mon point de vue, ce qui a le plus progressé ces quinze dernières années. Le vélo reste un vélo, les vêtements des vêtements, mais tout a évolué. La machine, la combinaison, les textiles, les casques, tous les objets, les positions même, tout progresse. Cette somme d’évolutions fait grimper la performance. Aujourd'hui, au lieu de rouler à 50 km/h, un athlète va rouler à 53 km/h en produisant le même effort. Il n’a pas fallu vingt ans pour ça. Dix ans ont suffi…
Les stratégies de courses évoluent-elles aussi ?
Thomas Voeckler : C’est sans doute ce qui a le moins changé ! Au départ d’une course de vélo il y a des équipes et des coureurs - certains plus forts que d'autres, il y a un parcours, il faut arriver le premier. Maintenant, on peut avoir l'argent qu'on veut, on peut vouloir contrôler tous les paramètres, il restera toujours des éléments aléatoires…
L’élément aléatoire, c’est la défaillance de l’homme ou de la machine ?
Thomas Voeckler : On a beau avoir des coureurs très forts, l’homme n’est pas une machine. Il reste quand même un peu la « glorieuse incertitude du sport ». Et c’est le rôle des adversaires d’être les instruments de cette glorieuse incertitude. Parce que si on dit « Machin, il est trop fort, il n'y a rien à faire », en ayant cet état d’esprit, c'est sûr, Machin restera le plus fort ! En même temps, j'en reviens à ce que je disais plus haut en parlant des enjeux économiques, on peut comprendre la frilosité de certains à oser, au risque de tout perdre. Pourtant, quand on pense que l’on a peu de chance gagner, on n’a rien à perdre à tenter quelque chose !
Une équipe nationale a-t-elle les mêmes préoccupations, peut-elle être victime parfois de la même frilosité sportive ?
Thomas Voeckler : Non, c’est même tout l’inverse. Dans ce que je fais avec l'Equipe de France, financièrement, je ne dois rien à personne, je n'ai rien à prouver. Je veux juste que mes coureurs prennent du plaisir et surtout qu'ils procurent du plaisir aux Françaises et aux Français qui supportent leur équipe nationale.
Comme coureur, vous étiez capable, comme Jacky Durand, de renverser les tables, de provoquer le destin. Trouveriez-vous aujourd’hui votre place dans un peloton qui, pour les raisons que vous évoquez, est devenu moins imprévisible ?
Thomas Voeckler : Ça me fait plaisir que vous releviez ça ! On a souvent dit de moi que j’étais un coureur avec de petits moyens, malin, et que j'ai eu parfois de la chance. Moi j'appelle ça de la réussite, et il faut en créer les conditions. Aujourd’hui ? Ce serait plus compliqué pour moi, c’est sûr. Il faudrait que j’adapte mes méthodes d’entraînement ! En ce domaine, j'étais un peu le dernier des Mohicans. Je n'étais pas feignant, mais je n'étais pas dans la modernité. J'étais plus dans un schéma ancien, à rouler énormément et puis à me servir de quelques courses pour arriver en forme sur le Tour. Ça, c’est terminé !
Vous vous êtes construit en solitaire, ça aussi c’est un modèle dépassé ?
Thomas Voeckler : Je me suis fait tout seul et, même quand j'étais pro, je me suis toujours débrouillé tout seul. J'étais hyper entouré, évidemment, mais dès que j’ai été minime puis cadet, j'ai avant tout compté sur ma détermination personnelle pour aller de l’avant et trouver ce que je croyais être le mieux pour moi. Mon conseil ? Changer d’équipe, parfois, oui, c’est utile. Mais quel que soit l'endroit où l’on va, quel que soit le niveau, quel que soit le système, on se rend compte que, les clefs, on les a en soi. Quand tout va bien, quand on a besoin de vous, vous êtes le roi du monde. Et puis quand on n’a plus besoin de vous, quelle qu’en soit la raison, on se retrouve seul face à soi. Il vaut donc mieux ne compter que sur soi-même, trouver en soi, autour de soi mais tout seul, les ressources nécessaires…
Elle est un peu cruelle cette vision, non ?
Thomas Voeckler : Vous croyez ? Aujourd’hui, un coureur de 15 ans qui veut performer au niveau national et international, il est obligé d’avoir l’entraînement et le suivi d’un coureur professionnel. J’exagère à peine ! Non, en fait je n’exagère pas… Dans le passé, un jeune de 15 ans qui avait quelques dispositions, il roulait une fois par semaine avec un vieux vélo, il gagnait la course, il se taillait ainsi une place et, pour peu qu’il s’y mette un peu plus, il pouvait même se retrouver en équipe de France. Ce temps-là est révolu. Le talent ne suffit plus, et le talent n'est même peut-être plus indispensable. En revanche, il faut dédier sa vie au vélo, travailler de manière millimétrée, être dans le compte rendu pluriquotidien. Est-ce que c’est la meilleure façon d’y arriver ? Y en a-t-il d’autre ? Je ne sais pas. Mais c’est en tout cas comme cela qu’on leur apprend à être performants. On entraîne les jeunes comme on entraîne les « grands ». Aujourd'hui, à 18 ans, il faut être capable d'encaisser des charges de travail qui étaient les nôtres à 25 ans. Être soumis à ce régime-là avant, on pensait que ce n’était pas possible. Eh bien on avait tort ! Mais je ne trouve pas ça forcément aberrant car, aujourd’hui, certains jeunes de 18 ans sont bâtis comme des adultes. Donc, on a sans doute été trop vieux jeu en disant toujours qu'il fallait laisser le temps et ne pas les « cramer » en les poussant trop tôt. Je suis assez d’accord avec ça. Quand je vois que le maillot blanc du meilleur jeune du Tour est dédié au moins de 25 ans, ça ne veut plus rien dire. Les moins de 20 ans ou de 22 ans, ça aurait du sens. Mais, à 25 ans, ça fait déjà trois ans que les meilleurs mondiaux sont en train de se battre pour gagner le Tour !
Magnifique ou dangereux ?
Thomas Voeckler : A 18 ans certains peuvent encaisser ce régime, sont prêts pour être au top. Mais certains autres ont aussi le droit d'avoir besoin de plus de temps pour éclore, réaliser leurs objectifs. Il y en a qui, à 24 ans, ne sont pas bons à jeter. Jordan Jegat et Nicolas Prodhomme en sont deux très bons exemples ! Ce qui m'inquiète, c'est ce que cette stratégie va humainement coûter. Ceux qui se sont astreints à ce régime ne sont pas arrivés au bout de leur cycle. On ne sait donc pas combien de temps ils vont tenir, ni ce qu’ils vont devenir. Je ne parle pas de ceux qui sont déjà devenus de grands noms, mais des autres. On sait en revanche que certains ont déjà explosé en vol. Je pense à ces jeunes qui ne sont pas passés professionnels et qui ont pété un plomb. Ils ont souvent déménagé loin de chez eux pour rejoindre les structures qui portaient leurs espoirs, ils sont déscolarisés, ils n’ont plus de vie sociale. Et puis, un jour, on leur a dit qu’on n’avait plus besoin d’eux. Peut-être n’avaient-ils pas le niveau, peut-être n’avaient-ils pas le mental, je n’en sais rien et je ne jette pas la pierre à ceux qui ne les ont pas gardés. Mais on ratisse large, les agents font des contrats à des jeunes de 15 ans et, quand sur les 20 qui ont tenté l’aventure on n’en garde que 2, ça fait 18 mômes sur le carreau. Il faut être très vigilant là-dessus.
Certains ont tellement investi qu’ils ont la sensation d’avoir raté leur vie quand les portes du professionnalisme ne s’ouvrent pas à eux…
Thomas Voeckler : Ce n’est pas parce que l’on n’est pas passé pro à 20 ou 25 ans qu’on a raté sa vie ! On peut faire du vélo à haut niveau, avoir à côté un métier qui n'est pas le vélo, trouver ainsi son équilibre et être épanoui. C’est le cas de milliers de pratiquants et on semble l’avoir oublié. Le sport de haut niveau n’est pas réservé aux sportifs qui ont un salaire en échange de leur pratique sportive !
Le cyclisme amateur de haut niveau a-t-il encore un avenir ?
Thomas Voeckler : Je pense qu’à terme, nous aurons en France environ 150 professionnels et beaucoup d’amateurs. Ces amateurs, ils iront disputer des épreuves de masse, de gravel, de cyclotourisme – de très belles épreuves il faut le dire. Mais je redoute, si l’on ne fait rien, que le modèle actuel, ce cyclisme que l’on aime, fait de petites courses organisées à quelques kilomètres de la porte de chacun d’entre-nous, ces courses où l’on vient s’inscrire individuellement le matin même pour avoir le plaisir de se tirer la bourre avec des mecs qu’on ne connaît pas, eh bien que ces courses disparaissent. Ces petites épreuves qui garnissent aujourd’hui les calendriers locaux, elles sont pourtant les racines vives de notre cyclisme. Elles sont organisées par des gens formidables, bénévoles, mais qui vieillissent et peinent à trouver des successeurs. Elles donnent aux mômes l’envie de pratiquer, au pratiquant la possibilité de courir, elles sont un vecteur d’animation, de relations sociales, d’animation des territoires. Elles sont essentielles…
Ce cyclisme à deux vitesses existe également chez les pro, entre équipe à gros budgets et les autres. Réversible ?
Thomas Voeckler : Au niveau pro, une segmentation s’opère en effet entre les équipes qui ont des budgets moyens, voire qui peinent à les trouver, et celles qui ont des ressources bien supérieures.
Une différence qui peut continuer de s’accentuer ?
Thomas Voeckler : Le terme n’est pas s’accentuer, mais empirer. Parce que, pour moi, ce n'est pas une bonne situation. Il y a de belles compétitions quand il y a des beaux challengers. Or, si tous les meilleurs sont rassemblés dans trois ou quatre équipes – et c'est ce qui est en train de se passer, on réduit la richesse et cette adversité qui fait l’incertitude et la beauté du sport. Et ça, c'est aussi quelque chose de nouveau. Autrefois, il y avait toujours une ou deux grosses équipes, il y a toujours eu des équipes plus grosses que d'autres au niveau financier, mais jamais dans de telles proportions. Là, il y a un monde d'écart. C’est quelque chose de nouveau. Comme toujours avec les nouveaux phénomènes, il faut un peu de temps pour comprendre ce qu’il se passe, pour ensuite prendre les mesures pour enrayer cela et revenir à quelque chose de plus juste et équilibré. Notre intérêt est que le vélo reste intéressant pour tout le monde.
Vous avez des propositions ?
Thomas Voeckler : Je ne veux pas demander à ceux qui sont forts d’être moins forts ! C'est aux autres de se mettre au niveau, à ne pas renoncer à être les meilleurs. Maintenant, quand certaines équipes ont des budgets dont on ne parvient pas à deviner les limites, c’est évidemment compliqué. On pourrait peut-être instaurer des règles de « fair-play financier », des limites de budgets et de salaires, les « salary-caps ». Si l’on veut redonner de l’aléatoire au sport, il faut rééquilibrer les ressources. Je ne vois pas comment nous pourrions faire l’économie de cette régulation ! Il y a assez de problématiques complexes à gérer dans le vélo pour ne pas ajouter en plus celle du budget. Sinon, notre sport va perdre de l'intérêt et seuls les plus riches s’imposeront. Prenez l’exemple du basket pro aux Etats-Unis : si vous êtes le plus fort, ce n'est pas vous qui choisissez les nouveaux joueurs en premiers. C’est le dernier, le moins fort, qui a la priorité. Je ne dis pas que c’est la panacée, mais cela permet d’éviter un certain déséquilibre. Faire qu’un jeune talent aille directement dans l’équipe la plus forte, c’est-à-dire généralement la plus riche, attiré par un chèque dont le montant est dix fois supérieur à ce que peuvent proposer les équipes moins argentées, généralement moins performantes, creuse les écarts sportifs.
Né le 22 juin 1979 à Schiltigheim (Bas-Rhin) ;
Cycliste sur route Professionnel de 2001 à 2017 ;
Sélectionneur de l’Equipe de France sur Route masculine depuis 2019.
Palmarès notable comme coureur :
AMATEUR :
. 1999 : vainqueur de Nantes-Segré ;
. 2000 : vainqueur de La Flèche ardennaise ; vainqueur du Grand Prix de la Ville de Buxerolles.
PROFESSIONNEL :
. 2003 : vainqueur du Tour du Luxembourg ; vainqueur de La Classic Loire-Atlantique ;
. 2004 : champion de France sur Route ; vainqueur du Grand Prix du Morbihan ;
. 2006 : vainqueur de La Route du Sud ; vainqueur de Paris-Bourges ;
. 2007 : vainqueur du Grand Prix de Plouay ; vainqueur du Tour du Poitou-Charentes ;
. 2008 : vainqueur du Circuit de la Sarthe ; vainqueur du Grand Prix de Plumelec-Morbihan ;
. 2009 : vainqueur de l’Etoile de Bessèges ; vainqueur du Tour du Haut Var ; vainqueur du Trophée des Grimpeurs ; 5e du Tour de France ;
. 2010 : champion de France sur Route ; vainqueur de la 15e étape du Tour de France ; vainqueur du Grand Prix Cycliste du Québec ;
. 2011 : vainqueur du Tour du Haut-Var ; vainqueur des 4e et 8e étapes de Paris-Nice ; vainqueur de Cholet-Pays de Loire ; vainqueur des Quatre Jours de Dunkerque ; 4e du Tour de France ;
. 2012 : vainqueur de la Flèche brabançonne ; vainqueur des 10e et 16e étapes du Tour de France, vainqueur du classement du meilleur grimpeur ;
. 2013 : vainqueur de la Route du Sud ; vainqueur du Tour du Poitou-Charentes ;
. 2016 : vainqueur du Tour La Provence ; vainqueur du Tour de Yorkshire.
Palmarès notable comme sélectionneur de l'Équipe de France masculine de Cyclisme sur Route :
. 2020 : Arnaud Démare 2e aux championnats d’Europe ; Julian Alaphilippe champion du monde ;
. 2021 : Julian Alaphilippe champion du monde ; Benoît Cosnefroy 3e des championnats d’Europe ;
. 2022 : Christophe Laporte 2e des championnats du monde ; Arnaud Démare 2e des championnats d’Europe ;
. 2023 : Bruno Armirail, Rémi Cavagna, Benjamin Thomas, Audrey Cordon-Ragot, Cédrine Kerbaol, Juliette Labous champions d’Europe du Relais Mixte ; Christophe Laporte champion d’Europe ; Bruno Armirail, Rémi Cavagna, Bryan Coquard, Cédrine Kerbaol, Audrey Cordon-Ragot et Juliette Labous 2e du Relais Mixte aux championnats du monde ;
. 2024 : J.O. de Paris, Valentin Madouas 2e, Christophe Laporte 3e.