Publié le 03/08/2026
Il existe, dans le calendrier de la course au large, des épreuves qui se courent et d'autres qui se surmontent, mettent le marin face à lui-même et l’absolu. Ce n’est pas une question de durée, mais d’intensité et d’exigence technique, sportive, humaine. La Route du Rhum inscrit son nom en haut de cette liste.
De sa première édition en 1978 jusqu'à sa treizième, dont le départ est prévu le 1er novembre prochain à 13h02 précises, la Route du Rhum n’a cessé d’affirmer avec une cruelle constance son identité de transatlantique de l’extrême. Certes, ce n’est qu’un sprint d’à peine une semaine pour les plus rapides. Mais un sprint d’une violence unique en raison des conditions à affronter. L’Atlantique à traverser vite, sans casser, sans vraiment dormir, comme une apnée de Saint-Malo à la Guadeloupe et Pointe-à-Pitre. 3.542 milles nautiques (théoriques) de solitude. Un mot fort de sens sur un océan en mode essorage du début à la fin…
Ce qui distingue la Route du Rhum n'est donc pas sa distance – le Vendée Globe, circumnavigation en solitaire, est environ 8 fois plus long – mais la brutalité de l’exercice. Cela dès l’entrée en scène. Dès le lever de rideau et une fois le clocher rassurant de la cathédrale Saint-Vincent de Saint-Malo évanoui derrière soi, on est seul dans la « baston ». Car contrairement à une transat de printemps ou d'été, la Route du Rhum s'élance en pleine saison des dépressions équinoxiales. Le golfe de Gascogne, première épreuve franchie dans les tout premiers jours, concentre à cette période de l'année un train de systèmes dépressionnaires d'une violence disproportionnée par rapport à la fraîcheur de la flotte : les bateaux, dont c’est parfois la première grosse épreuve après de longs mois de préparation, n'ont pas encore trouvé leur rythme de croisière que déjà leurs limites structurelles sont mises en surtension. L'histoire de la course s'écrit autant dans ses arrivées glorieuses que dans son cimetière de mâts brisés et de safrans arrachés – 1978, 1990, 2002 : chaque édition compte son lot de skippers rapatriés par hélicoptère, de bateaux abandonnés au large.
Vient ensuite un piège plus subtil que la tempête : l'anticyclone des Açores, dont la position, jamais identique d'une année sur l'autre - surtout en ces temps de dérèglement climatique, impose un choix de route qui relève moins de la navigation que du pari stratégique. Improviser, en permanence, en jouant sa fortune à coup d’expérience, d’analyse et d’intuition. Mais dans quelles proportions ? Descendre trop à l'ouest expose au calme plat, rester trop à l'est rallonge la route et réintroduit le risque dépressionnaire. Cette combinaison de météo destructrice au départ, d’incertitude anticyclonique par le milieu, et d’alizés portants à l'arrivée, façonne des courses où les positions et les écarts interdisent toute prédiction.
Six classes de bateaux cohabitent sur la même ligne de départ : les « Ultim », dont les unités de dernières générations volent sur l’eau à plus de 40 nœuds de moyenne grâce à leurs foils, les « IMOCA », les « Ocean Fifty », les « Class40 », les monocoques et multicoques « Rhum ». C’est beaucoup – il y a couramment plus de cent unités au départ – mais ce n’est pas trop. La mer est le dernier espace de rêve et de liberté. Le dernier terrain aussi sur lequel, pour peu que l’on ait accompli les tests de qualifications, un amateur sur un modeste monocoque dont on ne compte plus les propriétaires successifs, partage la ligne avec les meilleurs voiliers de course du monde, les trimarans de la classe Ultim. Aucun sport ne permet cela. Ces navigateurs généralement amateurs verront la Guadeloupe des semaines après les premiers, mais ce n’est pas ce qui compte. C’est parce que « le difficile est le chemin » qu’ils sont au départ. Devant eux, très loin devant vont voguer, voire voler, les « bateaux plus ultra ». Chaque édition est en effet un laboratoire des plus récentes technologies et des records de vitesse : en 2022, Charles Caudrelier avait établi le record de l'épreuve en 6 jours, 19 heures, 47 minutes et 25 secondes à bord d'un trimaran capable de voler au-dessus de l'eau – une performance impensable à l'échelle du 40 pieds qui, lui, met parfois plus de vingt jours à parcourir la même route.
Reste, enfin, ce que les chiffres ne disent pas : la solitude absolue du skipper, sans équipier pour partager la décision au cœur de la nuit dans un système dépressionnaire, face au néant : ces nuits au ciel bas, sans lune ni étoiles, qui font de l’océan une caverne rugissante qui vous crache au visage toute la violence de ses embruns. C'est peut-être là, plus que dans la météo ou la distance, que réside la vraie difficulté du Rhum : obliger un marin, homme ou femme, seul malgré les communications satellites avec son équipe à terre, à arbitrer en quelques secondes, entre l'exploit et le naufrage, la route d’une vie.
Sur la Route du Rhum, sur cet Atlantique qui prépare son hiver souvent avec de l’avance, pas d’arrêt aux stands, pas de pied à terre pour reprendre son souffle, pas de pause les mains sur les hanches, encore moins d’abandon. Alexia Barrier, navigatrice d’exception, sait tout cela. Et c’est ce qu’elle aime.
Le trimaran Ultim IDEC SPORT-CIC fête cette année les 20 ans de sa première mise à l’eau. Deux décennies lors desquels il a construit un palmarès exceptionnel sous différentes identités, aux mains de plusieurs navigateurs, en solitaire et en équipages. Il a remporté trois victoires sur la Route du Rhum (2010, 2014 et 2018), et détenu le Trophée Jules Verne à trois reprises (2010 avec Franck Camas, 2017 avec Francis Joyon, 2026 avec Alexia Barrier – premier temps réalisé par un équipage féminin). Ses points forts :
IDEC SPORT-CIC ne peut pas rivaliser avec les Ultime de nouvelle génération en vitesse pure, mais il permet de jouer la carte d’une arrivée en tête de peloton en cas de traversée chahutée par la météo.